Sylvain Dubrunfaut a étalé et mêlé sur son bureau des photos d’enfants, d’adultes, noyés dans un poétique fatras de crayons de bois, de croquis, d’esquisses, tracés rapides où se dessine une composition, papier où une note verte se cherche. Il me présente d’abord ses petits formats, comme s’il fallait d’abord que le spectateur se coule dans le petit format pour pouvoir mieux accéder aux grandes toiles, comme pour une initiation du regard. Une grande toile d’une fillette avec une queue de cheval se dresse dans une oeuvre qui doit bien faire un mètre de haut. Mais je ne la regarde pas tout de suite même si je sens son regard dans le dos. D’abord les petites « toiles » (en fait, il s’agit de papier contrecollé sur du bois). Sylvain Dubrunfaut leur donne des prénoms, ceux des enfants, beaucoup d’enfants dans cette série. Le changement de point de vue, de cadrage, de focal impose d’aller à la rencontre du regard intense des yeux qui mangent des yeux, fixés droit dans l’œil du photographe, sans peur, sans ciller. La toile retrouve le privilège de l’instantané photographique qui est de saisir l’expression d’un moment unique. En somme un arrêt sur une seconde de vie.

Le projet plastique de Sylvain Dubrunfaut évolue sans cesse : des grandes images mauves, sépia ou grises qui donnent des couleurs fantastiques à d’étranges scènes de rencontres en 2003, il est passé à des tableaux de la vie quotidienne, où la position du sujet, souvent pris à mis corps, raconte un bout d’histoire, tels les travaux des années 2006/2007 : Gabriel, devant son assiette vide, méditatif, Pauline, à la moue légèrement boudeuse, rêvassant dans le métro, Cécilia, installant ses toiles au mur, prenant possession de son nouvel appartement… Les gestes précis et simples donnent une image un peu théâtrale de chacun de ces personnages pris in situ, en arrêt dans une activité ou saisis dans un moment de latence (souvent cela d’ailleurs), comme si l’artiste avait voulu les mettre en scène. C’est d’ailleurs du théâtre qu’il se rapproche, lui qui s’est intéressé dès 2002 aux arts du spectacle, et qui s’emploie aussi à peindre des décors de théâtre ou de cinéma ou à retranscrire dans une œuvre un geste de comédien au coeur d’une foule (l’Intermittent). Les gestes, l’ébauche d’un décor autour du corps du personnage s’inscrivent dans un récit, construisent un fragment d’histoire, écrivent une scène de théâtre. Au fil du temps et de sa création, cette scène se trouve être de moins en moins « dialoguée » puisque les duos, celui de la mère et de l’enfant (Elise et Romane) par exemple, finissent par laisser place à l’enfant seul dans les jambes des parents au cœur d’une foule (Clément), puis à l’enfant dont le visage prend tout l’espace, touchant aux bords du papier qui paraît d’un seul coup trop petit pour le contenir...

Le cadrage en cette nouvelle approche a changé : le gros plan a pris toute la place et construit des visages élargis, énormes, dont les yeux ont la taille de la paume de la main. Quelque chose aux limites du monstrueux se forme sous nos yeux : Sylvain Dubrunfaut retrouve la trame fantastique de ses premières œuvres sans avoir à nimber le sujet d’une aura mauve ou bleuâtre. Seuls deux grands yeux ouverts, un nez, une bouche fixent l’objectif. Aucune tête n’est à l’échelle de celle du spectateur et ce face à face étrange et inégalitaire, cette disproportion du sujet, troublent le spectateur. Dans le tête-à-tête frontal surgit au-delà de l’être comme un autre inconnu, tant la fixité du visage travaillé hors contexte, sans aucun décor sécurisant, peut amener à une étrange inquiétude, un étrange malaise.

Bien sûr, ce n’est pas une photographie agrandie, et ce personnage, de chair et d’os, devient une créature inventée par la lumière et les contrastes. Sylvain Dubrunfaut emploie à cet endroit une expression particulière. Il dit : « Ce sont mes sujets. C’est mon sujet qui m’intéresse ». Le mot « sujet » prend alors ses deux sens : sujet de la peinture comme motif à peindre, et sujet, au sens d’un individu à capturer. C’est d’abord le traitement du motif qui l’intéresse : comment amener la lumière sur la joue droite ? Comment faire vivre l’étoffe de la veste autour du cou à coups de zébrures de crayons gris ? Il travaille en effet avec deux techniques différentes : le crayon et la peinture à l’huile. Il utilise ces deux procédés pour peindre parfois le même personnage. Les dessins hachurés au crayon gris rendent la matité de la peau et la vibration du sang sous la peau, comme à l’huile, un blanc plus jaune peut trouver le soleil sur la joue.

Ca c’est « le sujet à peindre », l’exercice du trait et de la couleur dans leur difficile appréhension. Mais « mon sujet », c’est aussi cet être aimé et souvent proche, enfant d’amis, visages d’amis, photos données, photos prises. La captation de l’image d’autrui (passible de la loi !) est liée au plaisir d’offrir en retour à l’autre son image qu’on lui avait préalablement dérobée. D’où une certaine familiarité avec le personnage qui garde son prénom originel. Connaître l’autre, pénétrer en lui par l’intérieur du visage pour mieux le comprendre. C’est encore plus manifeste quand Sylvain Dubrunfaut présente deux œuvres en pendants : l’enfant peint d’après une photo qui le représente à l’âge de 9 ans, puis adolescent. Ces deux instants de la vie peuvent incarner l’histoire d’une vie en marche, comme Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde.

Une dernière œuvre (en cours ou achevée ?) présente un visage de jeune enfant plein cadre. Le contour n’en est pas fini et les joues semblent mangées par le blanc du papier. On comprend vraiment avec cette œuvre à taille humaine (un format A4) la manière dont l’artiste construit son travail, partant du centre pour arriver à la périphérie du visage. On voit surtout dans ce visage esquissé percer un questionnement sur l’identité de cet être en devenir, pas encore lui-même, en train de découvrir le monde et de faire ses expériences qui laisseront leurs traces, leur rides sur ce visage encore lisse… Ce tête à tête du modèle photographié qu’il faut faire parler, mené par un artiste silencieux devant lui, produit un étrange dialogue qui fige l’être en une posture énigmatique : un objet d’étude qui n’en est pas moins un sujet...

Laurence BOITEL / Octobre 2009